Photographie et poésie 6/ La couleur noire, obscure clarté

 COULEURS DU JOUR … LE PRISME DE LA CULTURE   

GHILDE DES PHOTOGRAPHES- EUROPE ECHANGE

Photos: Chantal Cormont, Claudette Roger, Jean-Pierre Le Moign, Philippe Emmanuel Caillé

Texte: Chantal Cormont

L’art est de comprendre les émotions, de porter l’écoute de l’autre, la photo, forme d’expression artistique y apporte son regard et son langage. A travers la couleur, le photographe laisse une trace visuelle de lieux, témoigne d’un évènement, révèle l’empreinte d’un instant de vie; il peut exprimer et percevoir ce qui est ressenti et répondre à l’émotion de l’autre.

LE NOIR COMME COULEUR

Pierre Soulages, Peinture 181×244, 25 février 2009

Avec les expériences de Newton au XVIIe siècle sur le spectre lumineux, le noir n’est plus reconnu scientifiquement comme une couleur et devient l’apparence du vide. Mais les connotations négatives liées à l’histoire culturelle occidentale subsistent. Le noir reste la couleur de la tristesse, du deuil, du mal, de l’enfer, de la mort, des événements stupéfiants.  Les transformations culturelles, la revisitation des symboles, l’attractivité de l’interdit ont contribué à changer le regard sur le noir.

Au temps de la Réforme religieuse, le noir est adopté par les protestants pour promouvoir l’austérité et la mesure et stigmatiser les trompeuses couleurs chatoyantes déployées par les catholiques.

Finalement le noir devient la couleur du costume des représentants de l’autorité et au XIXe siècle, de la bourgeoisie triomphante.

Enfin au XXe siècle, le noir est réhabilité comme couleur. L’artiste Pierre Soulages revendique l’ « outrenoir ».  D’après M. Pastoureau, Le Noir comme couleur, 2008 ; P-J Catinchi, Le Monde, 2008

LE NOIR DANS LES TENUES VESTIMENTAIRES

Associé à la tristesse et au vide laissé par une disparition, le noir s’impose en occident comme la couleur du deuil. Il triomphe au XIXe siècle et à la suite des hécatombes de la Première guerre mondiale. Vêtues de longues robes noires et invisibilisées sous de longs voiles de crêpe, les veuves de soldats deviennent la France en deuil.

Claudette Roger, Le noir comme couleur II

LA PETITE ROBE DE COCO CHANEL

Puis arrivent les Années folles. Les femmes ont intégré le noir, perçu comme la couleur de la décence. La petite robe noire créée par coco Chanel (1926), en crêpe de Chine noir, séduit par sa sobriété et sa promesse d’émancipation. Toutes les grandes maisons de couture s’en emparent. Ainsi le noir devient un marqueur d’élégance et d’intemporalité.

La petite robe noire, COCO CHANEL, 1926

LE NOIR: DU DEUIL Á L’ÉLÉGANCE… Certes, cette couleur-là est à prendre avec des pincettes, comme le charbon, mais elle n est pas si uniforme ni si désespérée, ni si noire en somme, qu’on veut bien le croire. La preuve: si elle suit encore les corbillards et se niche dans les dernières sacristies, elle habille aussi les branchés. Désormais, l’élégance est en noir. Mais il y a plus encore : avec le blanc, son compère, le noir nous a construit un imaginaire à part, une représentation du monde véhiculée par la photo et le cinéma, parfois plus véridique que celle décrite par les couleurs. L’univers du noir et blanc, que l’on croyait relégué dans le passé, est toujours là, profondément ancré dans nos rèves et peut- ètre dans notre manière de penser.(Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs. Extrait de « Le petit livre des couleurs »)

Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs. Enseignant, historien, chercheur né le 17 juin 1947à Paris.

LE NOIR ET LES JARDINS

Jean-Pierre Le Moign, Arbre carbonisé au Jardin

Dans le monde végétal,  le noir n’existe pas car les plantes ne synthétisent pas de pigment noir. Les fleurs noires sont en réalité violettes ou rouges très foncé. Ainsi la rose «Black Baccara ». Certaines variétés de roses trémières, de glaïeuls, d’hellébores et d’iris ont des teintes très sombres qui créent l’illusion. Il existe aussi des plantes à feuillage sombres. Alors dans la littérature, il n’y a pas de jardin noir ou de fleur noire sublimée par la poésie.

Chantal Cormont, Iris violet

LES JARDINS DE NOVEMBRE (poème)

Iris mauves aux parfums âcres, aux tiges pâles,
Ployés un peu, et qui se fanent, solitaires,
Et laissent tristement pendre leurs longs pétales
Transparents, trop veinés, trop fins – comme une lèvre
Dont les baisers ont bu le sang et la tiédeur

 

Cherche encore une bouche où poser sa langueur.
Le grand jardin brumeux sommeille. Sourde fièvre
Ô parfums trop aigus des iris et des roses
Flétris – parfums et mort – serre chaude d’odeurs.

Pourtant, les fleurs noires fascinent. Conçues comme mystérieuses, suaves ou dangereuses, elles ont inspiré le titre de romans policiers.

Ainsi Le Dahlia noir de James Ellroy (1987), Nymphéas noirs de Michel Bussi (2010), sans compter le roman historique LaTulipe noire d’Alexandre Dumas (1850).

L’iris noir est un salon d’auteurs de thrillers à Bruxelles.

Dans son thriller, Michel Bussy s’inspire des célèbres tableaux de Monet, Nymphéas, peints dans son jardin d’eau à Giverny:

 

«Quand tu regardes un Nymphéas de Monet, tu as l’impression […]de t’enfoncer, d’entrer dans un puits ou comme dans du sable, tu vois ?

C’est ce que voulait Monet, de l’eau qui dort, l’impression de voir défiler toute une vie… ».

LE JARDIN L’HIVER

La photographie d’un jardin en hiver fait ressortir les troncs d’arbre noirs et la végétation flétrie. Mais dans la littérature et la peinture impressionniste, la nature est blanche, la neige évoquant le froid et la misère.

Philippe Emmanuel Caillé, Végétation flétrie

LA NATURE ET LE NOIR

Jean-Pierre Le Moign, Après l’Incendie

Le noir dans la nature est lié à l’obscurité. Dans les espaces sauvages, cette obscurité est impressionnante voire angoissante. Dans le roman de Claudie Hunzinger, Un chien à ma table (2022), l’obscurité dans la nature saccagée de l’âge anthropocène fait ressurgir les peurs ancestrales, le mal latent (p. 205).

« Je suis restée longtemps, dans mon coin, à lentement perdre mes contours, le noir et la nuit depuis longtemps mon domaine, sans identité. Toutes les identités. Avec des frissons néanmoins, parce que la nuit, au fond, n’est pas belle du tout. Grouillante. Profonde. Préhistorique. Chasses, combats, mises à mort. […]. Le ciel, par la trouée immense de la clairière, à des milliards d’années. Et parfois le silence si proche que j’entends tomber la double aiguille d’un pin. »

Claudette Roger, Le noir comme couleur I

LES JARDINS DE NOVEMBRE

La brume s’échevèle au détour des allées,
Un souvenir épars s’attarde et se recueille,
Il flotte une douceur de choses en allées
Un songe glisse en nous, comme un pas sur les feuilles.

Les jardins de Novembre accueillent vos amours,
Ô jeunesse pensive, Ô saison dissolvante,
Les grands jardins mélancoliques et qui sentent
La fin, la pluie – odeurs humides de l’air lourd,
De choses mortes qui retournent à la terre.

Tout l’univers mourant qui s’épuise en senteurs
Et puis dans la tristesse odorante des choses
Effeuillant, inclinant, chaque fleur du jardin
D’un battement furtif, égal et doux, se pose
L’aile silencieuse et lasse du déclin.

Louis Chadourne (1890-1925)

Pour l’amour d’une rose, le jardinier devient esclave de mille épines (Proverbe turc)

«C’est la société qui « fait » la couleur, qui lui donne sa définition et son sens, qui construit ses codes et ses valeurs, qui organise ses pratiques et définit ses enjeux. » (Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs)