

LE NOIR COMME COULEUR

Pierre Soulages, Peinture 181×244, 25 février 2009
Avec les expériences de Newton au XVIIe siècle sur le spectre lumineux, le noir n’est plus reconnu scientifiquement comme une couleur et devient l’apparence du vide. Mais les connotations négatives liées à l’histoire culturelle occidentale subsistent. Le noir reste la couleur de la tristesse, du deuil, du mal, de l’enfer, de la mort, des événements stupéfiants. Les transformations culturelles, la revisitation des symboles, l’attractivité de l’interdit ont contribué à changer le regard sur le noir.
Au temps de la Réforme religieuse, le noir est adopté par les protestants pour promouvoir l’austérité et la mesure et stigmatiser les trompeuses couleurs chatoyantes déployées par les catholiques.
Finalement le noir devient la couleur du costume des représentants de l’autorité et au XIXe siècle, de la bourgeoisie triomphante.
Enfin au XXe siècle, le noir est réhabilité comme couleur. L’artiste Pierre Soulages revendique l’ « outrenoir ». D’après M. Pastoureau, Le Noir comme couleur, 2008 ; P-J Catinchi, Le Monde, 2008
LE NOIR DANS LES TENUES VESTIMENTAIRES
Associé à la tristesse et au vide laissé par une disparition, le noir s’impose en occident comme la couleur du deuil. Il triomphe au XIXe siècle et à la suite des hécatombes de la Première guerre mondiale. Vêtues de longues robes noires et invisibilisées sous de longs voiles de crêpe, les veuves de soldats deviennent la France en deuil.

Claudette Roger, Le noir comme couleur II
LA PETITE ROBE DE COCO CHANEL
Puis arrivent les Années folles. Les femmes ont intégré le noir, perçu comme la couleur de la décence. La petite robe noire créée par coco Chanel (1926), en crêpe de Chine noir, séduit par sa sobriété et sa promesse d’émancipation. Toutes les grandes maisons de couture s’en emparent. Ainsi le noir devient un marqueur d’élégance et d’intemporalité.

La petite robe noire, COCO CHANEL, 1926
Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs. Enseignant, historien, chercheur né le 17 juin 1947à Paris.
LE NOIR ET LES JARDINS

Jean-Pierre Le Moign, Arbre carbonisé au Jardin
Dans le monde végétal, le noir n’existe pas car les plantes ne synthétisent pas de pigment noir. Les fleurs noires sont en réalité violettes ou rouges très foncé. Ainsi la rose «Black Baccara ». Certaines variétés de roses trémières, de glaïeuls, d’hellébores et d’iris ont des teintes très sombres qui créent l’illusion. Il existe aussi des plantes à feuillage sombres. Alors dans la littérature, il n’y a pas de jardin noir ou de fleur noire sublimée par la poésie.

Chantal Cormont, Iris violet
LES JARDINS DE NOVEMBRE (poème)
Iris mauves aux parfums âcres, aux tiges pâles,
Ployés un peu, et qui se fanent, solitaires,
Et laissent tristement pendre leurs longs pétales
Transparents, trop veinés, trop fins – comme une lèvre
Dont les baisers ont bu le sang et la tiédeur
Cherche encore une bouche où poser sa langueur.
Le grand jardin brumeux sommeille. Sourde fièvre
Ô parfums trop aigus des iris et des roses
Flétris – parfums et mort – serre chaude d’odeurs.
Pourtant, les fleurs noires fascinent. Conçues comme mystérieuses, suaves ou dangereuses, elles ont inspiré le titre de romans policiers.
Ainsi Le Dahlia noir de James Ellroy (1987), Nymphéas noirs de Michel Bussi (2010), sans compter le roman historique LaTulipe noire d’Alexandre Dumas (1850).
L’iris noir est un salon d’auteurs de thrillers à Bruxelles.
Dans son thriller, Michel Bussy s’inspire des célèbres tableaux de Monet, Nymphéas, peints dans son jardin d’eau à Giverny:
«Quand tu regardes un Nymphéas de Monet, tu as l’impression […]de t’enfoncer, d’entrer dans un puits ou comme dans du sable, tu vois ?
C’est ce que voulait Monet, de l’eau qui dort, l’impression de voir défiler toute une vie… ».
LE JARDIN L’HIVER
La photographie d’un jardin en hiver fait ressortir les troncs d’arbre noirs et la végétation flétrie. Mais dans la littérature et la peinture impressionniste, la nature est blanche, la neige évoquant le froid et la misère.

Philippe Emmanuel Caillé, Végétation flétrie
LA NATURE ET LE NOIR

Jean-Pierre Le Moign, Après l’Incendie
Le noir dans la nature est lié à l’obscurité. Dans les espaces sauvages, cette obscurité est impressionnante voire angoissante. Dans le roman de Claudie Hunzinger, Un chien à ma table (2022), l’obscurité dans la nature saccagée de l’âge anthropocène fait ressurgir les peurs ancestrales, le mal latent (p. 205).
« Je suis restée longtemps, dans mon coin, à lentement perdre mes contours, le noir et la nuit depuis longtemps mon domaine, sans identité. Toutes les identités. Avec des frissons néanmoins, parce que la nuit, au fond, n’est pas belle du tout. Grouillante. Profonde. Préhistorique. Chasses, combats, mises à mort. […]. Le ciel, par la trouée immense de la clairière, à des milliards d’années. Et parfois le silence si proche que j’entends tomber la double aiguille d’un pin. »

Claudette Roger, Le noir comme couleur I
LES JARDINS DE NOVEMBRE
La brume s’échevèle au détour des allées,
Un souvenir épars s’attarde et se recueille,
Il flotte une douceur de choses en allées
Un songe glisse en nous, comme un pas sur les feuilles.
Les jardins de Novembre accueillent vos amours,
Ô jeunesse pensive, Ô saison dissolvante,
Les grands jardins mélancoliques et qui sentent
La fin, la pluie – odeurs humides de l’air lourd,
De choses mortes qui retournent à la terre.
Tout l’univers mourant qui s’épuise en senteurs
Et puis dans la tristesse odorante des choses
Effeuillant, inclinant, chaque fleur du jardin
D’un battement furtif, égal et doux, se pose
L’aile silencieuse et lasse du déclin.
Louis Chadourne (1890-1925)

